Supprimer l’enseignement de l’histoire et de la géographie en terminale pour 170 000 lycéens, plus de la moitié des effectifs préparant un baccalauréat général : tel est donc le projet que nous a concocté M. Luc Chatel.
Si l’on veut manier l’euphémisme, il faut dire que cette proposition a suscité une vive émotion ; si l’on préfère un style plus direct, il convient alors de parler d’un véritable tollé. Syndicats, parents d’élèves, associations professionnelles d’enseignants, chercheurs de toutes matières, ou simples citoyens, le moins que l’on puisse dire c’est que M. Chatel a bien du mal à trouver des soutiens.
Comment, en effet, ne pas s’inquiéter de la suppression de matières qui, non seulement sont indispensables pour la compréhension du monde contemporain, mais favorisent aussi le regard critique des jeunes citoyens en formation sur la façon dont ce monde est mis en scène par ceux qui contrôlent les moyens de communication ?
Comment ne pas être choqué, une fois de plus, par la schizophrénie du gouvernement qui, d’un côté assure, le cœur sur la main, qu’il veut bâtir un système éducatif reposant sur une formation intellectuelle favorisant la réflexion civique, et de l’autre côté supprime des matières ayant justement pour vocation de remplir ces objectifs ?
Comment ne pas s’étonner d’une réforme qui aboutit à renforcer encore plus la spécialisation à outrance des terminales scientifiques, alors que de plus en plus de titulaires de ce baccalauréat se dirigent vers des formations supérieures ou des concours dans lesquels l’enseignement de l’histoire et/ou de la géographie occupe une place primordiale ?
Comment ne pas s’interroger sur la simultanéité de la présentation de ce projet avec la campagne engagée pour tenter d’imposer — avec les arrière-pensées que l’on connaît — un grand débat sur le thème de l’identité nationale ?
À tous ses critiques monsieur Chatel vient de lancer, lors de la réunion du Conseil supérieur de l’éducation nationale : « Au risque de vous déplaire je ne reviendrai sur rien ». On pourrait sourire du donquichottisme de notre ministre, s’il n’était révélateur d’un état d’esprit largement répandu à droite : mépriser toute concertation et se draper dans ses certitudes pour imposer une politique dont personne ne veut.
Pour autant il serait sans doute erroné de penser que ce texte n’est qu’incohérent.
Passons sur l’évidente tentative de diviser les différents acteurs de notre système éducatif — parents contre enseignants, disciplines universitaires entre elles, etc… — pour pouvoir mieux gouverner. Une tentation à laquelle ne résiste aucun ministre de droite de l’éducation. Passons aussi, même si cela n’a peut-être pas été assez noté, sur l’évidente cohérence entre ces propositions et les coupes budgétaires annoncées, notamment par le non renouvellement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux.
Passons encore sur le fait que cette réforme risque de renforcer la mobilité des enseignants qui s’est pourtant déjà considérablement développée ces dernières années, alors que tout le monde sait que la stabilité des équipes pédagogiques est un élément déterminant pour lutter contre l’échec scolaire.
Passons enfin sur le désir d’imposer en force ces premières mesures contre ceux qui, dans les établissements, assurent la difficile tâche de maintenir un enseignement de qualité : affronter les enseignants est bien un impératif pour un ministre de droite qui souhaite décliner son credo libéral.
Attardons-nous plutôt sur cette concordance entre la fièvre mémorielle qui agite la droite depuis l’élection de Nicolas Sarkozy et l’annonce de la suppression de l’histoire en Terminale S.
Tous les observateurs ont noté cette apparente contradiction. Pourtant, à y regarder de plus près, cela n’est peut-être pas aussi incohérent que l’on pourrait le penser au premier abord.
Depuis plusieurs années la droite, et singulièrement le président de la République, multipliet les références approximatives au passé pour légitimer son action dans le présent. De la tentative d’obliger les enseignants du secondaire à enseigner les « aspects positifs de la colonisation », jusqu’au récent lancement du prétendu débat sur l’identité nationale, en passant par de multiples efforts pour s’approprier, d’un point de vie partisan, tel événement ou personnage du passé, nous sommes bien confrontés à une tentative de construire, de toute pièce, un imaginaire historique mis au service d’une politique. Pour arriver à cet objectif, il faut toujours favoriser la mémoire plutôt que l’histoire, l’émotion plutôt que la raison, la commémoration plutôt que la réflexion… en un mot domestiquer l’histoire pour en faire un instrument partisan.
Domestiquer l’histoire, c’est par exemple vouloir imposer une identité nationale immuable, définie par voie ministérielle, à laquelle tout un chacun devrait s’adapter au risque de se voir exclure de la communauté nationale. Une identité nationale qui ne serait plus une construction politique récente et par là-même en constante évolution, bâtie par des luttes sociales et dans des processus de différenciation. Domestiquer l’histoire c’est, par exemple, honorer Barrès dans les Vosges en oubliant Dreyfus, dans l’espoir de faire main basse sur quelques votes frontistes.
Domestiquer l’histoire, c’est souhaiter le recul de la raison, sur laquelle repose tout enseignement, pour laisser libre cours à toutes les manipulations. De ce point de vue le projet de M. Chatel n’est pas si incohérent que cela. Il participe bien à ce processus de régression démocratique qui touche notre pays.
Un motif supplémentaire pour le combattre avec la plus grande vigueur.
Les réactions syndicales à la réforme du Lycée proposée par Chatel Sarkozy sont diverses. Si le SNES FSU s’oppose à cette réforme en l’état,le SGEN CFDT, le SE UNSA et la FCPE approuvent la réforme et votent pour les textes du ministre Chatel au CSE(conseil supérieur de l’Education). La suppression programmée de l’histoire en terminale S n’émeut pas ces organisations signataires,le SGEN CFDT allant même jusqu’à déposer un amandement demandant la SUPPRESSION de l’OPTION histoire de 2h prévue par Chatel en terminale S. Cet amandement n’a pas été retenu,le SGEN étant en ce domaine plus Sarkozyste que Sarkozy. On peut s’étonner d’un tel positionnement syndical de la part d’organisations que l’on dit de gauche et particulièrement proches du parti socialiste.